Le 2 novembre 2026, Lissa Matyas, vice-présidente chargée du développement des capacités et de l'innovation au CTIC, a témoigné devant le Comité permanent de la condition féminine de la Chambre des communes du Canada, dans le cadre de son étude sur l'impact de l'intelligence artificielle sur les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQI+.
Vous trouverez ci-dessous la transcription des observations et des recommandations formulées par le CTIC à l'intention du Comité.
"Madame la Présidente, honorables membres du Comité, je vous remercie de m'avoir invitée à comparaître aujourd'hui.
Je m'appelle Lissa Matyas et je suis vice-présidente chargée du développement des capacités et de l'innovation au Conseil des technologies de l'information et des communications (CTIC). Le CTIC est un centre d'expertise national neutre et à but non lucratif dont la mission est de renforcer l'avantage numérique du Canada dans l'économie mondiale. Nous sommes spécialisés dans la recherche sur le marché du travail numérique, le développement de la main-d'œuvre et l'accompagnement des entreprises canadiennes dans l'adoption des technologies émergentes. Notre objectif est de veiller à ce que la technologie soit mise à profit pour stimuler la croissance économique et l'innovation, et à ce que la main-d'œuvre canadienne demeure compétitive à l'échelle mondiale.
Je souhaiterais aborder la discussion d'aujourd'hui sous l'angle de la prospérité économique et de la compétitivité mondiale du Canada.
L'intelligence artificielle offre une occasion extraordinaire d'améliorer la productivité du Canada, de renforcer nos industries et de créer de nouvelles sources de croissance économique. Toutefois, le Canada ne pourra pas exploiter pleinement son potentiel si nous ne parvenons pas à mobiliser les talents et l'esprit d'entreprise de la moitié de notre population.
Les femmes ne sont pas seulement les bénéficiaires de la transformation du Canada en matière d'IA. Elles jouent un rôle essentiel dans sa mise en œuvre.
Et les enjeux ne cessent d’augmenter.
La dernière étude du CTIC analyse l'exposition à l'IA dans 505 professions, couvrant ainsi la grande majorité des emplois au Canada.
En juin 2026, la mention de l'IA figurait dans 26,5 % des offres d'emploi du secteur de l'économie numérique, soit plus de quatre fois la proportion enregistrée à peine un an auparavant.
Pourtant, nos recherches mettent en évidence d’importantes lacunes quant aux conditions permettant aux femmes de participer à cette transformation.
Premièrement, le Canada risque de compromettre l'efficacité globale de sa main-d'œuvre s'il ne parvient pas à préparer les travailleurs aux changements induits par l'intelligence artificielle.
• Les femmes occupent 62,7 % des emplois dans les 10 % des professions dont les tâches sont les plus exposées à l’IA. Ces postes comprennent notamment la comptabilité, la gestion des paies et la saisie de données, des domaines dans lesquels l’IA pourrait automatiser de plus en plus les tâches routinières. Toutefois, cette exposition ne signifie pas nécessairement des pertes d’emplois. Elle représente plutôt une occasion cruciale de renforcer les compétences de ces travailleurs en les dotant d’outils d’IA, ce qui permettrait de générer une production à plus forte valeur ajoutée et de garantir la réalisation du plein potentiel économique du Canada.
Les jeunes femmes méritent une attention particulière.
• Nos recherches révèlent que 64,3 % des femmes en emploi âgées de 15 à 24 ans occupent des postes dans lesquels l’IA est bien plus susceptible d’automatiser et de remplacer entièrement leurs tâches principales plutôt que de compléter ou de faciliter leur travail, alors que les femmes constituent le segment de la population le plus diplômé au Canada. Comme cette éviction systémique touche de manière disproportionnée les postes de début de carrière, nous devons veiller à ce que les jeunes Canadiennes continuent à acquérir les compétences et l’expérience nécessaires pour devenir les professionnelles et les dirigeantes de demain.
Deuxièmement, le Canada ne peut pas se permettre de laisser d'importants viviers de talents sur la touche.
• Les femmes ne représentaient que 32,9 % des effectifs du secteur de l’économie numérique au Canada au deuxième trimestre 2026, et ce pourcentage tombe à 30 % lorsqu’il s’agit de postes de direction. Ce chiffre n’a pas augmenté au cours des 20 dernières années.
• Parmi les 55 professions de l’économie numérique étudiés, les femmes n’occupaient que 10,6 % des postes alliant une forte exposition à l’IA et un potentiel accru de complémentarité entre l’IA et le travail humain.
• Les femmes entrepreneures se heurtent à davantage d’obstacles en matière de financement, de réseaux d’investissement et de ressources nécessaires à la croissance et au développement de leur entreprise. Historiquement, seuls environ 4 % des fonds de capital-risque ont été alloués à des entreprises fondées par des femmes, alors que la grande majorité a été attribuée à des entreprises fondées par des hommes ou par des équipes mixtes.
• Les femmes sont également confrontées à un accès inégal aux formations et aux opportunités dans le domaine de l'IA : elles bénéficient souvent de moins d'encouragements et de soutien pour développer leurs compétences en IA, ce qui peut limiter leur capacité à tirer parti des technologies émergentes.
Il ne s'agit pas simplement d'un déficit de représentation. Cela témoigne d'une opportunité économique que le Canada n'a pas encore pleinement saisie.
Au CTIC, nous intervenons tout au long du parcours de développement des talents et des entreprises :
Nous initions les jeunes filles aux compétences numériques et leur proposons des expériences pratiques dans le domaine des technologies, renforçant ainsi le vivier de talents de demain au Canada. Nous proposons également un programme axé sur la promotion du leadership féminin, destiné à aider les entreprises canadiennes à développer et à fidéliser leurs talents au niveau de la direction. Nous aidons par ailleurs les femmes entrepreneures à se constituer des réseaux, à accéder à des expertises et aux financements nécessaires, ainsi qu’à développer leur entreprise. Nous mettons également en place de nouvelles initiatives visant à donner aux femmes PDG et aux dirigeantes d’entreprise les moyens de devenir des ambassadrices de l’adoption de l’IA au sein de leurs organisations.
Notre objectif est d'aider les entreprises à passer du stade de l'expérimentation de l'IA à une mise en œuvre industrielle concrète qui augmente la productivité, améliore la compétitivité et leur permet de se développer.
Troisièmement, le Canada a besoin de systèmes d'IA fiables que les entreprises et les Canadiens puissent adopter en toute confiance.
Les biais et la discrimination dans l’IA ne constituent pas seulement des enjeux sociaux. Ils peuvent également compromettre les décisions en matière de recrutement, exclure des candidats qualifiés et ébranler la confiance dans les technologies émergentes.
Une gouvernance responsable de l'IA, impliquant notamment la participation des femmes et des communautés 2ELGBTQI+, est donc essentielle à une mise en œuvre efficace.
Je voudrais conclure en formulant cinq recommandations.
Premièrement, faire du développement des compétences en IA et des transitions professionnelles un pilier central de la stratégie économique du Canada.
Deuxièmement, accélérer l'adoption concrète de l'IA au sein des entreprises dirigées par des femmes ainsi qu’au sein des petites et moyennes entreprises grâce à une assistance technique, à des formations au leadership et à un accompagnement à la mise en œuvre.
Troisièmement, veiller à ce que la gouvernance de l'IA favorise la confiance, une adoption efficace et l'accès à l'ensemble des talents canadiens.
Quatrièmement, renforcer la participation des femmes à l'innovation et à la commercialisation dans le domaine de l'IA en améliorant l'accès au capital de croissance, aux partenariats de recherche, aux opportunités de marchés publics et au soutien à la croissance des entreprises technologiques dirigées par des femmes.
Cinquièmement, élargir les perspectives d'accès des femmes à la recherche en IA, aux postes de direction technique, à l'entrepreneuriat et aux postes de décision au plus haut niveau, afin de garantir que les Canadiennes contribuent à façonner les technologies et les secteurs d'activité de demain.
Madame la Présidente, la prospérité future du Canada dépendra non seulement de notre capacité à développer l'intelligence artificielle, mais aussi de notre capacité à la mettre en œuvre avec succès dans l'ensemble de notre économie. À une époque où la dynamique commerciale évolue et où la concurrence mondiale s'intensifie, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser la moitié de nos talents sur la touche. Si le Canada veut être compétitif et s'imposer, nous avons besoin de toute l’équipe sur le terrain.
Merci. C’est avec plaisir que je répondrai à vos questions."