Namir Anani, président et directeur général, Conseil des technologies de l’information et des communications (CTIC)

Le Canada se trouve à un tournant décisif dans l’économie mondiale de l’IA.

La stratégie « L’IA pour tous », récemment publiée par le gouvernement du Canada, représente une évolution significative et bienvenue dans la façon dont le Canada aborde l’intelligence artificielle. Elle reflète une prise de conscience grandissante : l’IA n’est plus uniquement une question de recherche, c’est désormais une question économique, une question de main-d’œuvre, de souveraineté et, de plus en plus, de leadership stratégique.

Ce qui est particulièrement encourageant, c’est l’évolution remarquable par rapport à la Stratégie pancanadienne en matière d’IA lancée en 2018 et 2019. Cette première stratégie a joué un rôle déterminant pour établir le Canada en tant que chef de file mondial en recherche sur l’IA et en perfectionnement des talents. Elle a permis de bâtir des institutions de recherche de calibre mondial, d’attirer des chercheurs de premier plan et d’asseoir la réputation du Canada comme pionnier de l’IA.

Aujourd’hui, le Canada fait face à un défi d’une autre nature. La question n’est plus de savoir si nous sommes capables de produire de la recherche en IA. Elle est de savoir si nous pouvons traduire cette recherche en adoption à grande échelle, en gains de productivité, en commercialisation et en prospérité économique durable.

La stratégie L’IA pour tous prend acte de ce changement. L’accent qu’elle met sur l’adoption de l’IA, le perfectionnement de la main-d’œuvre, la confiance, la souveraineté numérique, la commercialisation et la productivité témoigne d’une compréhension plus mûre de ce que le Canada doit faire pour s’imposer dans la prochaine phase de l’économie de l’IA. L’engagement à rendre l’IA accessible à tous les Canadiens et Canadiennes et à veiller à ce que les travailleuses et travailleurs et les entreprises puissent prendre part à cette transformation est à la fois opportun et nécessaire.

Le CTIC a également été heureux de retrouver dans la stratégie des priorités qu’il défend de longue date dans ses travaux de politique et ses interventions parlementaires. Il est encourageant de constater que le perfectionnement des talents, les compétences numériques, la préparation de la main-d’œuvre et l’adoption généralisée doivent être au cœur du programme canadien en matière d’IA. De même, l’attention portée à l’importance des semi-conducteurs et de l’infrastructure de calcul démontre une compréhension des technologies fondamentales sur lesquelles repose la compétitivité en IA.  

L’IA pour tous propose une vision forte et ambitieuse pour l’avenir de l’IA au Canada. Les pistes de mise en œuvre qui suivent visent à s’appuyer sur cette vision pour permettre aux objectifs de se traduire concrètement en retombées économiques et sociales.

Renforcer l’accent sur les résultats en matière de productivité

Une première piste pour la prochaine phase de mise en œuvre serait d’accorder une place plus importante à la mesure des retombées économiques de l’adoption de l’IA. Si la stratégie mise à juste titre sur la littératie en IA, la préparation de la main-d’œuvre et l’adoption par les PME, il reste à mieux définir comment le succès sera mesuré dans le temps.

L’élaboration d’un cadre national pour suivre l’adoption de l’IA, les gains de productivité, les effets sur la main-d’œuvre et les résultats sectoriels permettrait de s’assurer que les investissements produisent des résultats tangibles. Un « tableau de bord national de la productivité liée à l’IA » pourrait, par exemple, mettre en lumière les secteurs où des progrès sont accomplis, ceux où un soutien accru s’impose, et les pratiques qui ont le plus d’impact.

Aider les PME à bâtir les fondations nécessaires à l’IA

L’attention portée aux PME dans la stratégie est à la fois bienvenue et nécessaire. Cela dit, de nombreux organismes sont encore aux premières étapes de leur parcours de transformation numérique.

Pour beaucoup d’entreprises, une adoption réussie de l’IA repose sur des capacités fondamentales, telles que la gestion des données, les flux de travail numériques, l’adoption du nuage et la modernisation des processus. À mesure que la mise en œuvre progresse, il pourrait être opportun de mieux arrimer les initiatives d’adoption de l’IA aux efforts plus larges de transformation numérique.

Au-delà des activités de sensibilisation et des services-conseils, les décideuses et décideurs politiques pourraient également envisager des incitatifs fondés sur le marché pour encourager l’investissement dans l’adoption de l’IA et les technologies améliorant la productivité, particulièrement auprès des petites et moyennes entreprises. Parmi ces mesures pourraient figurer des crédits d’impôt à l’investissement en IA, des crédits d’impôt à la productivité, une dépréciation accélérée pour les technologies utilisant l’IA ainsi que des incitatifs ciblés à la modernisation, autant de leviers qui pourraient contribuer à réduire les risques pour les PME et à accélérer l’adoption de ces technologies.

La clarté réglementaire comme avantage concurrentiel

À mesure que l’IA devient un facteur de plus en plus déterminant dans les décisions d’investissement, de commercialisation et d’infrastructure, la clarté réglementaire peut constituer un véritable avantage concurrentiel.

En s’appuyant sur les engagements de la stratégie en matière de confiance, d’adoption et de souveraineté, le Canada pourrait tirer parti d’une feuille de route à long terme en matière de gouvernance de l’IA, offrant aux entreprises, aux investisseuses et investisseurs, aux innovatrices et innovateurs et aux consommatrices et consommateurs une plus grande certitude concernant l’encadrement de l’IA au cours de la prochaine décennie. Une telle feuille de route pourrait comprendre des cadres de gouvernance fondés sur le risque, des bacs à sable réglementaires, des orientations sectorielles, des attentes futures en matière de conformité, des mécanismes de responsabilité et une harmonisation avec les normes internationales de référence. Elle contribuerait surtout à faire en sorte que les organismes canadiens puissent opérer en toute confiance sur le marché intérieur, tout en demeurant compétitifs sur les marchés mondiaux qui adoptent de plus en plus des exigences réglementaires propres à l’IA.

La certitude réglementaire revêt une importance particulière pour les entreprises qui effectuent des investissements importants à long terme dans des produits et services fondés sur l’IA. Les organismes qui investissent des dizaines, voire des centaines de millions de dollars en recherche, en développement de produits, en infrastructure, en conformité et en commercialisation ont besoin de savoir que les règles encadrant le déploiement de l’IA sont claires, stables et prévisibles. Sans cette certitude, les entreprises risquent de développer des solutions qui pourraient ultérieurement être soumises à des exigences réglementaires imprévues, à des restrictions ou à des mesures d’exécution. À l’inverse, les territoires qui fournissent des orientations claires sur les pratiques acceptables, les attentes en matière de gestion des risques, les exigences en matière de responsabilité et les voies de conformité créent un environnement propice à l’investissement en toute confiance. C’est l’une des raisons pour lesquelles les cadres de gouvernance propres à l’IA qui émergent dans des territoires comme l’Union européenne, le Royaume-Uni et Singapour attirent l’attention des investisseuses et investisseurs mondiaux et des entreprises technologiques. Les entreprises ne cherchent pas toujours à réduire la réglementation ; elles cherchent souvent davantage de certitude. Des règles prévisibles réduisent les risques, facilitent l’investissement en capital, accélèrent la commercialisation et, en définitive, rendent un territoire plus attrayant pour l’innovation.

Une telle approche renforcerait l’innovation, consoliderait la confiance du public, améliorerait l’attrait du Canada comme destination pour l’investissement en IA et positionnerait le Canada comme un chef de file en matière de gouvernance responsable de l’IA, plutôt que de se contenter de suivre des cadres élaborés ailleurs.

Définir le rôle du Canada dans l’écosystème mondial de l’IA

La stratégie met à juste titre l’accent sur le renforcement des capacités canadiennes en matière d’IA. Dans cette perspective, il pourrait également être opportun de mieux articuler le rôle du Canada au sein du paysage mondial de l’IA en constante évolution.

Reconnu de longue date comme un rassembleur, un artisan de consensus et un facilitateur de dialogue, le Canada est bien placé pour contribuer aux discussions internationales sur la gouvernance de l’IA, les normes et le déploiement responsable. Un volet international plus explicite pourrait renforcer le rôle de direction du Canada dans l’élaboration de cadres mondiaux, tout en défendant les intérêts canadiens à l’étranger.

Le Canada peut devenir un diplomate de confiance en matière d’IA, contribuant à façonner les normes internationales, les cadres de gouvernance et les approches collaboratives en matière de développement et de déploiement de l’IA. Cela suppose d’assumer un rôle de direction plus actif au sein d’organismes tels que les Nations Unies, l’OCDE, l’UNESCO, le G7 et d’autres forums multilatéraux. Cela implique également de contribuer à l’élaboration de normes mondiales, de faire progresser des cadres de gouvernance fiables et de soutenir les efforts de renforcement des capacités dans les économies émergentes. En tant que puissance moyenne dotée d’une expertise approfondie, d’institutions démocratiques solides et d’une réputation de participation constructive, le Canada est particulièrement bien placé pour rapprocher des intérêts géopolitiques et industriels divers.

L’occasion qui s’offre à nous n’est pas simplement de participer à la gouvernance mondiale de l’IA, mais bien de la façonner.

Adopter une approche pratique et stratégique de la souveraineté en matière d’IA  

Les investissements du Canada dans l’infrastructure de calcul constituent une étape importante vers le renforcement des capacités canadiennes en matière d’IA. Avec l’avancement de la mise en œuvre, il pourrait être opportun de mieux définir ce que la souveraineté en matière d’IA signifie concrètement pour le Canada.

Plutôt que de chercher à contrôler chaque couche de la pile technologique, l’approche canadienne pourrait viser à garantir un accès fiable aux capacités les plus essentielles à la compétitivité économique, à la confiance du public, à la résilience nationale et aux secteurs stratégiques.

Pour atteindre cet équilibre, il faudra :

  • des normes ouvertes et des plateformes interopérables ;
  • des investissements stratégiques dans l’infrastructure et la commercialisation ;
  • une solide collaboration public-privé ;
  • des partenariats avec des pays partageant les mêmes valeurs et intérêts que le Canada.

Un modèle canadien réussi de souveraineté en matière d’IA doit renforcer la compétitivité et la résilience, tout en demeurant profondément ancré dans les réseaux mondiaux d’innovation.

L’impératif du réseau de fibre optique

Les discussions sur l’infrastructure de l’IA portent souvent sur le calcul, l’énergie et les centres de données. L’infrastructure de connectivité qui permet aux systèmes d’IA de fonctionner à grande échelle est tout aussi importante.

À mesure que les charges de travail liées à l’IA continuent de croître, le Canada aurait intérêt à accorder une plus grande attention à la capacité des réseaux de fibre optique, à la diversité des routes, à la connectivité à faible latence, à la résilience et aux capacités de réseautage souverain. Un écosystème d’IA compétitif exigera l’harmonisation de la planification de la connectivité avec les investissements dans le calcul, l’énergie, le perfectionnement de la main-d’œuvre et l’octroi de permis.

Le Canada part d’une position de force. Nous disposons d’ une infrastructure nationale de fibre optique mature, d’une connectivité métropolitaine solide à Toronto, Montréal, Vancouver, Calgary et dans d’autres centres, ainsi que d’une proximité avec les grands centres d’infonuagique et d’interconnexion américains.

Cependant, la maturité n’est pas synonyme de préparation. Les charges de travail liées à l’IA transforment fondamentalement les exigences des réseaux. Les futurs systèmes d’IA nécessiteront une bande passante nettement plus importante, des communications à très faible latence, une diversité d’options de routage, une infrastructure résiliente et des déplacements de données est-ouest à haute capacité entre les grappes de calcul.

Le défi n’est plus simplement d’assurer la connectivité. Le défi est de bâtir des écosystèmes de connectivité prêts pour l’IA. Les disparités régionales persistent. La diversité des routes, la résilience dans l’Ouest et le Nord, la rapidité de déploiement et les capacités de réseautage souverain nécessitent tous une attention accrue.

À mesure que l’infrastructure de l’IA se développe, la planification de la connectivité, la planification de l’énergie, l’octroi de permis et le perfectionnement de la main-d’œuvre et la politique industrielle devront faire l’objet d’une harmonisation plus étroite. Ces questions ne peuvent être traitées séparément.

Une occasion déterminante

La stratégie L’IA pour tous offre au Canada une assise importante.

Elle reconnaît que l’avenir du Canada en matière d’IA ne dépend pas uniquement de l’excellence en recherche, mais aussi de l’adoption, de la productivité, du perfectionnement de la main-d’œuvre, de la confiance, de la commercialisation, de l’infrastructure et de la souveraineté. Ce changement de cap est à la fois nécessaire et bienvenu.

La tâche qui nous attend est celle de la mise en œuvre. Le Canada a maintenant l’occasion de compléter cette stratégie par une mesure plus rigoureuse de la productivité, un soutien accru à la transformation des PME, une plus grande clarté réglementaire, une vision internationale plus explicite et une approche globale de l’infrastructure numérique souveraine.

Si nous y parvenons, le Canada pourra accomplir quelque chose de bien plus significatif que la simple participation à l’économie de l’IA. Nous pourrons contribuer à la façonner. Non pas comme le plus grand acteur, mais comme l’un des plus fiables. Non pas en misant uniquement sur l’échelle, mais en misant sur la confiance, le talent, l’innovation, la collaboration et une direction responsable.

À une époque de plus en plus définie par l’intelligence artificielle, la plus grande contribution du Canada sera peut-être, en définitive, de contribuer à faire en sorte que le progrès technologique reste aligné sur les possibilités économiques, les valeurs démocratiques et la prospérité humaine.