L'Alberta et la Saskatchewan pourraient bientôt emboîter le pas à l'Est du Canada en misant sur l'énergie nucléaire pour répondre aux besoins énergétiques de demain. Erik Henningsmoen, analyste principal en recherche et politiques au CTIC, est l'un des auteurs de la dernière publication de recherche du CTIC intitulée « Créer une main-d’œuvre pour les petits réacteurs modulaires dans l’Ouest canadien », examine les conditions nécessaires pour que l'Ouest canadien constitue une main-d'œuvre qualifiée capable de saisir les nouvelles opportunités énergétiques offertes par les petits réacteurs modulaires (PRM).
L'énergie nucléaire s'annonce comme une solution essentielle pour répondre à la demande énergétique à long terme d'une économie en pleine croissance dans l'Ouest canadien. En Alberta, l’essor récent des centres de données à très grande échelle dédiés à l’infrastructure infonuagique et à l’IA devrait nécessiter d’importantes quantités d’énergie. Alors que le Canada entre dans une période d’essor du développement de l’énergie nucléaire, les grands projets de production d’électricité nucléaire et de renouvellement des installations se concentrent principalement dans l’Est du pays, notamment en Ontario avec les travaux de rénovation en cours des centrales nucléaires de Darlington et de Bruce, ainsi que le projet de nouvelle centrale nucléaire de Darlington.
La récente stratégie du gouvernement canadien en matière d'énergie nucléaire prévoit la construction de 10 nouveaux réacteurs nucléaires au Canada d'ici 2040, dont au moins un réacteur situé en dehors de l'Ontario d'ici 2035. Cette stratégie fédérale vise également à doubler les effectifs du secteur de l'énergie nucléaire au Canada.
Ces projets permettront d'augmenter considérablement la capacité du réseau électrique dans les années à venir. Une fois opérationnel en 2030, le projet de la nouvelle centrale nucléaire de Darlington devrait devenir le premier site de petits réacteurs modulaires (PRM) au sein du G7. Sa première phase devrait produire suffisamment d’électricité pour alimenter 300 000 foyers. En revanche, à l'heure actuelle, l'Alberta et la Saskatchewan ne disposent quant à elles d'aucune centrale nucléaire.
Les PRM sont des petits réacteurs nucléaires, livrés sous forme de modules préfabriqués destinés à être assemblés sur site. Leur taille relativement réduite et leur conception modulaire visent à réduire les délais et les coûts de construction par rapport aux réacteurs nucléaires traditionnels de plus grande envergure. Les décideurs politiques canadiens étudient d'ores et déjà leur potentiel en tant que solution énergétique pour les centres de données à très grande échelle à forte consommation d'énergie.
Le potentiel des petits réacteurs modulaires (PRM) pour l’Ouest canadien est intrinsèquement limité en raison de l’absence d’une main-d’œuvre qualifiée dans le secteur de la production d’énergie nucléaire à des fins commerciales sur laquelle s’appuyer pour exploiter les futures installations de PRM (bien que la Saskatchewan abrite l’une des principales exploitations minières d’uranium au monde). Si le Canada dispose bel et bien d’une main-d’œuvre qualifiée dans le secteur de l’énergie nucléaire, celle-ci est fortement concentrée en Ontario et au Nouveau-Brunswick, où se trouvent les centrales nucléaires existantes. Compte tenu de l’ampleur des efforts d’expansion et de renouvellement à grande échelle du secteur nucléaire en cours en Ontario, il serait difficile d’attirer vers l’Ouest des travailleurs qualifiés du secteur nucléaire hors de cette province. Par conséquent, pour exploiter pleinement le potentiel des PRM afin de répondre aux besoins énergétiques de l’Ouest canadien, cette région devra créer de toutes pièces une main-d’œuvre qualifiée dans le secteur de l’énergie nucléaire.
Les métiers du secteur de l'énergie nucléaire vont des métiers spécialisés dans la construction et la maintenance des installations nucléaires, tels que les chaudronniers, les électriciens industriels et les soudeurs, aux postes de techniciens et d'opérateurs, notamment les opérateurs nucléaires, les spécialistes de la sûreté nucléaire et les techniciens en chimie. Ces installations nécessiteront également du personnel hautement qualifié, titulaire de diplômes de l'enseignement supérieur, notamment des physiciens nucléaires, des ingénieurs nucléaires et des ingénieurs électriciens.
Afin de constituer une main-d’œuvre qualifiée dans le secteur de l’énergie nucléaire dans l’Ouest canadien, l’Alberta et la Saskatchewan devront mettre en place des filières d’enseignement et de formation spécialisées destinées aux experts techniques, aux ingénieurs et aux scientifiques, au sein de leurs universités, écoles polytechniques et établissements d’enseignement supérieur régionaux. Elles pourraient également devoir élargir les programmes de formation aux métiers spécialisés et à l’ingénierie énergétique, qui constituent un parcours de formation courant menant aux postes très convoités d’opérateurs nucléaires.
Des programmes visant à attirer les élèves du secondaire ayant des aptitudes techniques sont également nécessaires pour orienter les futurs professionnels du secteur de l’énergie nucléaire vers des formations supérieures spécialisées. De même, des programmes de reconversion professionnelle en cours de carrière sont nécessaires pour attirer vers le secteur de l’énergie nucléaire des travailleurs qualifiés issus d’industries connexes, telles que les secteurs du pétrole et du gaz, des infrastructures et de l’exploitation minière. À titre d'exemple, le programme de microcertification « Nuclear Career Accelerator » de l’Ontario Tech University est une formation en ligne de 11 semaines — conçue pour accélérer l'évolution professionnelle et préparer à l'emploi — qui aide les ingénieurs et techniciens expérimentés issus de secteurs connexes à réorienter leur carrière vers l'énergie nucléaire.
L'Alberta et la Saskatchewan devront également investir dans des infrastructures liées à l'énergie nucléaire, telles que des réacteurs de recherche, afin de soutenir la recherche appliquée et la formation pratique de la main-d'œuvre dans le secteur nucléaire. La Saskatchewan a déjà pris des mesures en ce sens : le Saskatchewan Research Council s'apprête à investir dans un microréacteur de démonstration et de recherche, tandis qu'un centre d'essais de petits réacteurs modulaires (PRM) est en cours de création près de l'université de Regina. Des simulateurs de salle de contrôle nucléaire devront également être installés dans l'Ouest canadien pour permettre la formation et la mise en pratique des opérations complexes liées aux réacteurs.
Pour répondre à leurs futurs besoins en matière de main-d'œuvre dans le secteur de l'énergie nucléaire, l'Alberta et la Saskatchewan devront, à terme, investir dans des filières d'enseignement et de formation spécialisées destinées aux métiers qualifiés, aux techniciens spécialisés, ainsi qu'aux ingénieurs et scientifiques du nucléaire, afin de garantir que l'Ouest canadien soit prêt à soutenir le développement et l'exploitation des petits réacteurs modulaires (PRM).
Le nouveau rapport du CTIC poursuit cette analyse des perspectives en matière d'offre et de demande concernant cette main-d'œuvre spécialisée dans l'Ouest canadien, ainsi que des solutions possibles en matière d'enseignement et de formation et des mesures stratégiques proposées.
Erik Henningsmoen est analyste principal en recherche et politiques au Conseil des technologies de l’information et des communications (CTIC). Il est coauteur du rapport du CTIC publié en juillet 2026 : « Construire une main-d'œuvre spécialisée dans le secteur de l’énergie nucléaire des petits réacteurs modulaires (PRM) pour l'Ouest canadien : prévisions concernant la demande de talents, l'offre de main-d'œuvre et les parcours de développement professionnel ».